Visionnaire et sale gosse, fascinant et déroutant, attachant et insolent, à la poursuite de la gloire, d’un ailleurs, d’un autre, d’un repas… Arthur Rimbaud, ce voleur de feu, est un gamin aux fulgurances déconcertantes et magnifiques, mais avec une âme aimantée à l’enfer. Ses poésies, ses fugues, son compagnonnage amoureux avec Verlaine, ses exils toujours plus lointains, son renoncement à écrire à peine vingt ans passés, jusqu’aux armes et aux camelotes échangées sur les pistes d’Harar … Tout semble une course folle pour fuir une souffrance abyssale. Lorsqu’il meurt à Marseille à 37 ans, il a déjà épuisé cent vies, mais en a-t-il aimé une seule ?

De Charleville au désert d’Éthiopie, l’homme aux semelles de vent comme l’écrit Verlaine a pris tous les chemins possibles de la liberté dont un qui le mènera deux fois à Douai… Douai où commence, peut-être, vraiment l’histoire.

Pourquoi Arthur Rimbaud vient-il à Douai ?

Georges Izambard fut son professeur au collège de Charleville.

Sa première fugue pour Paris, le 29 août 1870, finit à la prison Mazas, pour n’avoir pas pu payer la totalité du billet. Le jeune adolescent demande de l’aide à Georges Izambard, son professeur de rhétorique au collège de Charleville, devenu un confident et un ami. Ce dernier envoie de l’argent et se porte garant du jeune Rimbaud. Libéré et escorté au train, il prend la direction de Douai où Georges Izambard est en congés d’été dans la maison familiale de ses tantes Gindre. Ses tantes « d’adoption ». C’est là, à l’actuel 309 de la rue de l’Abbaye des Près, qu’il résidera durant ses deux séjours et fêtera son 16e anniversaire, le 20 octobre 1870.

Sa mère, la «bouche d’ombre» comme il l’appelle, ne voit pas les choses comme cela. Elle insiste pour qu’ Arthur reviennent immédiatement. Georges Izambard prend la décisions de le raccompagner lui-même en train à Charleville, trois semaines après son arrivée. Peine perdue. Il fugue à nouveau. Il cherche à rejoindre son professeur à Bruxelles où il sait qu’il doit se rendre voir chez un ami, Paul Durand. Izambard n’est pas là mais le jeune Arthur, débrouillard, se fait nourrir, loger et habiller de pied en cap avant de repartir  pour Douai où il débarque en octobre, à la surprise de tous. Le gamin « poudreux, boueux, faux-col sale, cravate en tordion » est métamorphosé. Le voilà « en faux-col à la mode, à coins cassés, plastronné d’une cravate en soie mordorée, d’un effet aveuglant ; un vrai dandy »… Mais, une fois encore, Madame Rimbaud intervient et le fait rapatrier par les gendarmes, cette fois. Il n’aura donc passé que six semaines à Douai … Mais ses deux séjours vont avoir beaucoup plus d’importance qu’il n’y paraît.

Les cahiers de Douai, le trésor incroyable de Demeny

« Il était grand, bien bâti, presque athlétique, au visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant » Paul Verlaine

Douai est un point de bascule. L’adolescent ne s’est pas seulement échappé de Charleville et de sa mère, il s’est échappé de l’enfance. Il apprend la débrouillardise, la désobéissance, il apprend la dureté de l’errance, il apprend la liberté. Il veut tout et prend tout : être au chaud, dorloté, être quelques jours garde national volontaire sur les remparts, se promener « canne au vent » dans la vallée de la Sensée, et même être chroniqueur, un soir, pour une gazette locale. Il veut surtout être reconnu et publié. Et il pense qu’un homme, ici, va l’aider : Paul Demeny, ami de Georges Izambardet qui réside aussi à Douai. Il est co-directeur de la Librairie artistique à Paris et auteur d’un recueil qu’il vient de publier. Rimbaud lui remettra en tout 22 poèmes, consignés lors de ces deux séjours, les fameux cahiers de Douai. Parmi les derniers feuillets remis juste avant son dernier départ et déposés chez lui, au 171 rue Jean de Bologne, figurent les emblématiques Dormeur du Val et Ma Bohème. Paul Demeny ne les détruira pas comme lui demande Rimbaud, un an plus tard… Mais il les laissera, longtemps, au fond d’un tiroir.

C’est à regret que Rimbaud quitte une dernière fois Douai laissant quelques vers griffonnés sur le seuil de la porte de la maison de la rue de l’Abbaye des Près… Quelques mots effacés un jour par des peintres et qu’on ne retrouvera jamais.

Douai… Dans les yeux d’Arthur Rimbaud

Douai, à l’automne 1870, est toujours une ville entourée de ses remparts. Une ville vivante, cossue, agréable à vivre qui a gardé des accents flamands. Et, même si la fosse Gayant est ouverte dès 1854, l’industrialisation minière n’a pas encore profondément modifié le paysage urbain.

vue des quais au dessus de la Scape à DouaiIl découvre une cité traversée par la Scarpe, sillonnée de bateaux, de canaux et faite de « petites Venises » comme le décrit Henri Taisnes. Les maisons ont des escaliers qui descendent jusqu’à l’eau, telles qu’on peut encore le voir à l’arrière de la jolie place du marché aux Poissons. Oui, Arthur Rimbaud a eu tout le temps d’explorer les ruelles médiévales : celle de l’Enfer, des Minimes ou des Juifs que vous pouvez prendre à votre tour lors des visites organisées ; tout le temps d’arpenter les rues anciennes comme celle du Pont à l’Herbe et son pittoresque passage Leborgne… Tout le temps de flâner le long des quais aujourd’hui joliment fleuris : quai du Petit Bail, quai des Augustins, quai Saint-Maurand, quai Desbordes …

Ils nous donnent envie, aujourd’hui, de nous accouder à notre tour pour imaginer… Imaginer ce jeune adolescent qui, à quelques rues de là, à quelques rues seulement, nous a laissé ces mots qui résonnent de notre enfance… « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; mon paletot aussi devenait idéal »

Article paru également dans le magazine des Hauts-de-France Quintessence