L’une des curiosités de la cathédrale Notre-Dame de Saint-Omer est sans aucun doute le sarcophage de saint Erkembode. Recouvert de multiples chaussures d’enfants, mais aussi d’adultes, il surprend par la singularité de cette dévotion, renvoyant ainsi au corpus particulier de la dépose d’objets, de linges en guise de prière ou de remerciements.
Que sait-on réellement d’Erkembode ?

En matière d’hagiographie, « réellement » s’avère souvent une gageure. La vie d’un saint ou d’une sainte se compose et se recompose au fil des siècles, des récits merveilleux, des miracles qui jalonnent sa postérité. L’attitude du clergé envers les dévotions fluctue, elle aussi, avec le temps. Quand certaines sont encouragées, voire mises en valeur, d’autres s’interrompent définitivement. Mais le plus intéressant, à mon sens, est moins la véracité de ce qu’il a été que l’extraordinaire survivance du culte qui l’entoure. Un culte qui a sans doute évolué avec le temps, mais qui suscite toujours autant d’espoir et de confiance au XXIe siècle. Un culte qui, pourtant, reste localisé à Saint-Omer, seul lieu de dévotion où prier Erkembode à ce jour. Un petit paradoxe pour cet infatigable marcheur.
Un saint venu d’ailleurs ?

La tradition fait d’Erkembode un évangélisateur irlandais. Il s’inscrit dans le grand mouvement de christianisation que connaît l’Europe continentale durant le haut Moyen Âge sous l’égide de moines venus d’Irlande. Cet élan monastique s’implante donc fortement dans les régions du Nord de la France, de l’Artois, de la Picardie et bien au-delà. Il n’est pas rare alors que ces évangélisateurs adoptent un prénom plus local et compréhensible pour la population que leur consonance gaélique d’origine. Cela expliquerait la racine germanique d’Erkembode signifiant « authentique » ou « reconnu » et « messager » ou « envoyé ». Certains historiens n’excluent pas, d’ailleurs, que le jeune homme soit en réalité natif de Morinie. En effet, Le terme générique de « moine irlandais » pouvait aussi désigner un disciple ayant rejoint cette tradition monastique.

Quelques éléments fondateurs de la vie d’Erkembode
Un récit mentionne Erkembode parmi les compagnons de voyage de deux frères irlandais, Lugle et Luglien. Ces deux jeunes princes renoncent à leurs titres et à leur richesse pour suivre leur vocation religieuse. Le petit groupe arrive sur le continent vers 696. Malheureusement pour eux, les deux frères meurent décapités lors d’une attaque de brigands près de Ferfay, dans le Pas-de-Calais.

L’histoire connaît alors deux versions : une selon laquelle Erkembode manque aussi de perdre la vie; l’autre qu’il s’enfuit mais, rongé de remord, il revient près des corps. Il voit des anges descendre sur les dépouilles alors qu’un violent orage emporte les têtes des malheureux jusqu’à Hurionville. Après cet épisode dramatique, Erkembode rejoint le monastère de Sithiu, future abbaye de Saint-Bertin, du vivant même de Bertin. Il en devient l’abbé vers 714-715 avant d’être nommé évêque de Thérouanne vers 723-724. Il meurt, quasiment paralysé, le 12 avril 742. Ses reliques vont ensuite connaître quelques vicissitudes. De cachette en cachette, elles échapperont plusieurs fois au pillage, notamment lors de la Révolution pour ne retrouver leur place qu’en 1902 !
Le tombeau d’Erkembode, entre renouveau et héritage

Les formes de dévotion évoluent dans le temps. Elles restent rarement figées. C’est ainsi que plusieurs rites peuvent se succéder, voire coexister. Suivre l’exemple, « faire comme », est un moteur puissant dans la naissance et la longévité d’une croyance. La résonance avec son époque également. Les périodes d’incertitude, de grands troubles sociétaux et spirituels, ravivent cette recherche de protection, ce besoin d’espérer dans quelque chose de plus grand que le savoir ou le pouvoir humain. Le nombre incalculable de chaussures – petites et grandes – déposées aujourd’hui sur le sarcophage d’Erkembode comparé à une vingtaine seulement dix ans auparavant témoigne de notre époque. Il faut un peu plus que la médecine pour espérer, un peu plus que la science pour croire.
De la marche des pèlerins à celle des enfants… jusqu’à soulager la dépression

Il ne fait guère de doute qu’Erkembode a fait l’objet d’une grande dévotion très rapidement après sa mort. Reliques et miracles ancrent un lieu de culte dans une dynamique autant économique que religieuse, indispensable à son essor. Les dons des pèlerins sont une manne financière venant soutenir le rayonnement d’une abbaye et le développement d’une ville. À ce titre, un pavé de dallage conservé dans la cathédrale témoigne du caractère ancien du pèlerinage. Cette dalle s’inscrivait dans un ensemble plus important, aujourd’hui disparu, reproduit dans l’ouvrage d’Emmanuel WALLET édité en 1847.

Le culte d’Erkembode est un exemple significatif du caractère évolutif que peut connaître l’objet de dévotion lui-même et ses expressions au fil du temps. La filiation entre la paralysie rhumatismale dont souffrait le saint à la fin de sa vie et les vertus de guérison et de protection que viennent chercher les pèlerins est « naturelle ». Les chaussures usées déposées sur le tombeau restent toutefois une curiosité. Mais qu’en est-il de la protection plus spécifique accordée aux enfants ?
La “bonne marche” des enfants, un sujet d’inquiétude toujours aussi sensible

Nous connaissons dans notre région plusieurs lieux de dévotion attachés spécifiquement à ce vœu. C’est le cas, par exemple, de l’oratoire Saint-Jean de Wignehies ou la source Saint-Martin du hameau de Morcamp. Ici, il est probable que la confusion entre le cénotaphe de Saint-Omer, présent dans la cathédrale, et le sarcophage de saint Erkembode soit à l’origine de cette extension du champ des pouvoirs du saint audomarois. En effet, certains récits mentionnent l’usage de faire passer un enfant atteint de mutisme, de cécité ou souffrant de maladies infantiles comme la coqueluche par les arcades évidées du cénotaphe.

Une dévotion sans doute inspirée par un miracle représenté sur un des bas-reliefs du cénotaphe. Notons également que les prières à Saint Erkembode vont bien au-delà des premiers pas des bébés, mais concernent également les voeux de guérisons des enfants atteints de malformations ou de maux liés à la motricité.
Un témoignage de rituel de passage ou d’insertion

Enfin, un mot sur une pratique ancestrale qui a quasiment disparu en France. Elle consiste à devoir ramper sous un sarcophage, un autel, un rocher ou encore introduire le bébé ou un membre à guérir dans un orifice précis. Ce rituel repose sur la conviction que le corps tout entier ou la partie malade sera ainsi enveloppé, traversé des forces thérapeutiques qu’on vient chercher.
Quand tout marche, tout va…
Nous finirons cette petite promenade au cœur des formes et des évolutions du culte d’Erkembode par cette analogie très contemporaine autour du verbe « marcher ». C’est ainsi qu’une nouvelle famille de maux est entrée dans la sphère des pouvoirs accordés au saint : celui de soulager de la dépression. Une autre forme de paralysie empêchant d’avancer, mais aussi le signe d’un mal-être profond de notre temps.
L’importance de l’influence irlandaise dans les cultes observés dans le Nord de la France et la Belgique proche

Saint Erkembode s’inscrit dans la mouvance d’autres saints irlandais locaux dont le culte est encore très présent aujourd’hui. Citons par exemple saint Etton à Dompierre-sur-Helpe ou encore saint Kilien à Aubigny-en-Artois. Des femmes ont également suivi le même chemin que leurs homologues masculins. C’est le cas de sainte Brigitte de Kildare vénérée dans le Pas-de-Calais, ou encore sainte Dymphne toujours honorée à Geel en Belgique. L’extraordinaire longévité de leur culte prouve à quel point leur dévotion est ancrée profondément dans la culture populaire et religieuse d’un territoire. De génération en génération, mais aussi désormais de partage en partage sur les réseaux, le recours à ces saints locaux s’enracine encore plus profondément.
Le tombeau de saint Erkembode en pratique

- Le tombeau d’Erkembode se situe dans la cathédrale de Saint-Omer. Accès selon lles heures d’ouverture de l’édifice.
- Il est placé sur un des côté du choeur.
