Les amoureux inconditionnels de Vézelay ressentiront ici « quelque chose » d’indéfinissable. Comme un lien spirituel qu’on ne s’attend pas à trouver si loin de la colline éternelle. Il faut bien dire qu’on ne connaît souvent d’Englos que son méga centre commercial, un des plus grands de la métropole lilloise. Pourtant, bien caché des regards, nous voilà au cœur d’un petit village absolument adorable avec ses maisons anciennes, fleuries, ses vergers et sa vigne ! Une vigne comme un clin d’œil rappelant que l’église Sainte-Marie-Madeleine nous vient tout droit du Morvan. Un incroyable périple au gré des siècles, des dévotions, des guerres, des abandons et des renaissances.
Une des plus ancienne église du Nord-Pas de Calais

L’église d’Englos est déjà mentionnée dans la liste des possessions et des dépendances de Vézelay dans une bulle de Pascal II rédigée en 1103. L’édifice actuel a conservé de sa période romane son chœur du XIIe siècle. En 1590, les Jésuites prennent possession de l’église. Ils ne la quitteront qu’en 1773 lorsque la Compagnie de Jésus est dissoute. Leurs biens sont vendus en 1783 sur ordre de Louis XVI. Vézelay n’aura récupéré Englos que peu de temps. La révolution française fera le reste. Les deux conflits mondiaux qui ravagent la région n’auront pourtant pas totalement raison de cet édifice. En dépit des bombardements, des tirs, des destructions, il reste debout. D’importants travaux de rénovation commencent en 1990. Ils mettront à jour un ensemble patrimonial qui fera de la petite église rurale des Weppes un des trésors architecturaux de notre région.
Pourquoi une église dédiée à Marie-Madeleine à Englos ?
Alors qu’Englos reste indissociable de la dévotion portée à saint Corneille, le vocable officiel de cette petite église sonne comme un paradoxe. Le culte de Marie Madeleine en Occident n’a pas été un long fleuve tranquille. Il aura traversé des siècles de questions théologiques en figures rhétoriques, de versions bibliques en reconnaissance historique. Le culte madelinien se forge peu à peu ainsi à partir de VIIIe pour s’ancrer très fortement dès le second quart du XIe à Vézelay.

Le monastère bourguignon revendique d’être le gardien des reliques de cette femme multiple, fidèle de Jésus, à qui le Christ ressuscité apparaît le jour de Pâques. Il rayonne ainsi jusqu’à la fin du XIIIe siècle où Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, en Provence, va lui disputer le lieu de sépulture supposé de la sainte. Vézelay, berceau du culte madelinien, entre alors dans un lent déclin. Un déclin monastique, certes, mais Marie-Madeleine va rester l’étendard, la marque dirait-on aujourd’hui, de la puissance princière des Ducs de Bourgogne portée comme le sceau d’un essor politique, militaire, culturel sans précédent.
Une église bâtie sur l’eau, le secret de son étonnante résistance ?

Lorsqu’on considère les ravages des guerres successives menées ici, on ne peut que s’étonner de voir un édifice aussi ancien encore debout. Mais ce miracle tient peut-être à un élément pour le moins insolite. L’église Sainte-Marie-Madeleine est construite sur le lit d’une rivière. Rappelons juste que l’eau était omniprésente autour du village d’Englos alors entouré de marais. Cette conception particulière expliquerait qu’elle est aussi bien résistée aux bombardements lors des deux conflits mondiaux. L’eau aurait ainsi joué le rôle d’une sorte de ballast, corrigeant l’assise, le mouvement de l’édifice.
Toutefois, cette singularité n’en est peut-être pas totalement une. En effet, nombre d’églises médiévales partagent cette tradition des courants d’eau passant sous l’édifice lui-même. Si l’eau remplit des fonctions très prosaïques (alimentation du chantier, des ouvriers, de la population, des officiants…), il y aurait aussi une symbolique plus profonde. Les puits, aux vertus souvent miraculeuses, Les lits de galets reconstitués retrouvés sous les dallages serviraient de conducteurs d’énergie insufflée à ces lieux de spiritualité. Un héritage peut-être de la dévotion portée aux sources et aux rivières depuis l’Antiquité.
Des peintures murales cachées pendant trois siècles
Lorsque la rénovation de l’église d’Englos débute en 1990, personne n’imagine que les travaux vont être à l’origine de découvertes extraordinaires. C’est en 1995, la mise à jour d’une fresque immense représentant une procession, peut-être celle des reliques de saint Corneille. Cette peinture murale, datée de fin du XVe, début du XVIe, couvre toute la partie nord du chœur. Attardez-vous sur l’étonnante vivacité des couleurs qui guide le regard.

Mais, il y a fort à parier que la petite phrase gravée sous la fresque ne passa pas non plus inaperçue. Il est écrit pour la postérité que « le clerc d’Entières est ici bien souvent pour l’amour de Catherine vraiment. Si elle ne demeurait pas dans cette ville, le clerc n’y viendrait pas si souvent. I. de Denain » (fin XVe, début XVIe). L’histoire ne dit pas si cette cour assidue fût couronnée de succès !
L’étonnante consonance bretonne du drapé moucheté d’hermine

En 1999, une fois le lambris du chœur retiré, un monumental drapé parsemé de mouchetures d’hermine apparaît. Il sert de fond à quatre colonnes de marbre surmontées d’un encensoir. Ce décor de style baroque du XVIIe est une exception dans cette partie de la France. En effet, de façon surprenante, il reprend les motifs traditionnels du blason du duché de Bretagne. Pour autant, Corneille fait effectivement partie des saints populaires bretons, souvent invoqué sous le nom de Cornély. Quant à savoir les raisons de ce don à l’église d’Englos… Cela reste encore un mystère.
Enfin, en 2004, ce sont les peintures de l’arc séparant le chœur de la nef qui vont apparaître au grand jour.
Les instruments de la Passion du Christ, les gardiens du chœur d’Englos

Sur l’arc séparant le chœur de la nef, découvrez cette peinture murale du XVIIe qui reprend les instruments de la Passion du Christ. Ce thème pictural médiéval restera très en vogue jusqu’au XIXe siècle. Leur représentation et leur nombre varient selon les compositions. Nous retrouvons ici à Englos : la lance du centurion Longin qui perce le flanc du Christ, le marteau, les trois clous, le fouet, l’éponge imbibée de vinaigre au bout d’une lance, les tenailles, la colonne de flagellation, le roseau comme simulacre d’un spectre. La lanterne et le sabre renvoient à l’épisode de l’oreille de Malchus, l’esclave de Caïphe, le grand-prêtre du Temple de Jérusalem, tranchée par saint Pierre lors de l’arrestation du Christ.

La représentation de la passion est souvent accompagnée des personnages jalonnant le récit biblique. C’est ainsi que côté nef, sur ce même arc, une magnifique série de visages apparaît. Vous verrez également entre ces visages les 30 deniers donnés à Judas, la main qui gifla Jésus, la main tenant les cheveux arrachés.
Le culte de saint Corneille, un pèlerinage depuis le XIIIe siècle
Le magnifique buste reliquaire de la fin du XVIe siècle contenant un ongle du saint est une des pièces centrales de la dévotion portée à saint Corneille dans la commune d’Englos depuis le XIIIe siècle. Une dévotion partagée également avec Hem. Ce pape martyr du IIIe siècle, fêté les 14 septembre, fait l’objet d’un pèlerinage qui perdure encore de nos jours, même si la ferveur s’est un peu estompée. Englos possédait encore récemment trois reliquaires de saint Corneille.

On l’invoque aussi bien pour les êtres humains que pour la protection du bétail et des animaux de la basse-cour. Cette singularité expliquerait l’usage relevé autrefois à Hem de déposer un coq vivant devant la statue du saint. S’il restait muet, c’était signe de maladie. Il fait également l’objet d’une dévotion toute particulière pour les personnes souffrant d’épilepsie, les maladies infantiles et les enfants trop agités.
Il semble que le culte de Saint Corneille se soit fortement développé lors des grandes épidémies d’ergotisme, appelé aussi « mal des ardents » ou « feu de Saint-Antoine » qui ont décimé l’Europe médiévale. Cette maladie épouvantable, due à un champignon qui infectait les céréales, provoquait des convulsions, des hallucinations, des sensations de brûlure avant que les membres ne commencent à se gangrener.

Vous verrez en face de l’autel Saint-Corneille de l’église Sainte-Marie-Madeleine, une petite porte aujourd’hui murée. Elle ouvrait autrefois sur un réduit attenant à l’édifice qui accueillait les malades. La coutume voulait, en effet, qu’ils assistent à l’office, loin des regards, mais surtout qu’ils attendent ici la guérison ou la mort le plus souvent. Pour la petite histoire, cette pièce sombre servit aussi de geôle.
Enfin, il était d’usage en remerciement de pendre une ceinture ou un linge du malade à la voûte de l’église. Cet usage n’est pas sans rappeler la tradition des loques si largement répandue dans le Nord de la France.
Mais l’église d’Englos, c’est aussi …
Une nef du XVIe siècle

La nef du XVIe a quant à elle conservée sa voûte en bois en forme de carène de bateau. Certains voient dans cette technique de construction un message symbolique d’une église qui, tel un navire, une nef, navigue sur les eaux célestes. Plus prosaïquement, les charpentiers de marine trouvaient ainsi un moyen de mettre à profit leur savoir-faire hors des chantiers habituels.
Deux tableaux inspirés de l’école de Rubens

Englos conserve deux tableaux inspirés de l’école de Rubens. Attardez-vous sur celui accroché à l’entrée du chœur. Cette copie du XVIIe représente Thomyris, reine des Scythes, faisant plonger la tête de Cyrus, roi des Perses dans le sang pour venger la mort de son fils. Mais, pour l’anecdote, regardez-le de plus près. Toute la famille du peintre serait représentée : femme, enfants, et même le petit chien sur les marches. Rubens, lui-même, apparaîtrait entre les deux personnages en rouge et jaune au premier plan.
Des balles dans le plancher !

Ce n’est pas cette fois en hauteur qu’il faut porter son regard, mais sous ses pieds. C’est là que se cache une trace insolite d’un épisode de la seconde guerre mondiale. En effet, lors de coups de feu échangés entre résistants et soldats allemands quelques balles vinrent se loger dans le parquet en chêne massif de l’église. Elles y sont toujours !
Enfin, arrêtons-nous sur les murs extérieurs du chevet et la partie droite du transept …
Les graffitis, des « mots » de pierre contre l’éphémère

La craie blanche de Lezennes et de Loos a gardé de nombreux témoignages du passé. Parcourez-les comme autant de pages d’un livre. Mention particulière pour cette phrase, restée quasiment intacte ; « Entrez, vous qui passez par ici, priez Dieu pour les trépassés, nous avons été comme vous, vous deviendrez comme nous. 1645 ». Cette prière des trépassés, écrite peut-être à la mémoire d’un certain Ignace ROMON, rappelle dans sa construction l’adresse aux vivants très en vogue dans l’art mortuaire qui se développe à la fin du Moyen Âge. L’Ubi sunt devient alors un motif pictural et littéraire répandue dont Villon s’inspire dans sa balade des pendus. Elle nourrit également tout un courant artistique dense autour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Parmi les œuvres emblématiques de cette période, citons la prière pour les morts du poète rhétoriqueur boulonnais Jean Molinet (1435-1507).
Le corpus graphique des murs d’Englos

Les inscriptions sur les murs d’église commencent à se généraliser vers la fin du XVIe siècle pour culminer au XVIIIe siècle. Les deux guerres mondiales seront aussi deux périodes intenses de témoignages gravés par les soldats, mais pour d’autres raisons.
Ces signes laissés en abondance sur les parois de l’église d’Englos s’inscrivent dans un corpus chrétien partagé avec de nombreuses autres églises en France. Ils témoignent d’un langage commun, d’une tradition, reconnaissable par tous ou relevant pour certains d’un langage plus confidentiel. Les études consacrées aux graffitis médiévaux montrent qu’ils se concentrent souvent sur l’extérieur du chœur et le mur contigu au cimetière lorsque ce dernier entoure l’édifice religieux. C’est le cas à Englos. Les croix, les inscriptions, sont alors davantage mémorielles, tracées par la famille d’un défunt voire par les fossoyeurs eux-mêmes lorsque, faute de place, ils devaient relever le corps. Les simples croix en bois plantées sur un monticule de terre qui ont servi longtemps de sépulture disparaissaient assez vite.

L’ensemble de graffitis encore visibles sur les murs de l’église Sainte-Marie-Madeleine ne doivent donc rien au hasard. Ils déploient un lexique nous ouvrant les portes de signes, de croyances, de superstitions qui peuvent nous être encore familières quand d’autres n’ont pas encore livré tous leurs secrets. Longtemps ignorés, ils font désormais l’objet d’études à part entière. Une petite revanche, pour ces témoins directs des siècles passés.

Voici quelques indices : La roue, différente des rosaces, est composée de rayons formant le monogramme IX, pour Jésus Christ. Elle pouvait aussi signaler un lieu sûr pour le pèlerin de passage. Nous retrouvons également le X dans les ailes des moulins. Ils sont souvent l’œuvre de meuniers cherchant une protection pour leur outil de travail ou pour préserver l’abondance et la qualité de la farine. Les cupules naturelles ou creusées volontairement pour récupérer la craie comme remède ou porte-bonheur peuvent servir aussi d’inspiration. Ici, une tête de mort surgit de la pierre à laquelle on a ajouté les dents. Les chaussures ou les pas font souvent référence aux pèlerinages ou aux compagnonnages. Les coqs, symbole de résurrection, sont indissociables de l’iconographie chrétienne. Mais il se trouve que saint Corneille est aussi le protecteur des gallinacées. Sa présence sur les murs de l’église d’Englos n’est donc pas une surprise. Regardez attentivement, vous en découvrirez beaucoup d’autres !
Toute la rédaction Nord Découverte tient à remercier particulièrement Monsieur POILLON et Madame la Maire, Martine SIMON, pour la gentillesse de leur accueil et leur disponibilité lors de notre visite. Leur connaissance de l’église et du village nous a été vraiment précieuse.
Englos côté pratique

Notre conseil : asseyez-vous un instant dans le jardin aménagé. Un véritable havre de paix pour découvrir l’église au fil des saisons. Promenez-vous dans Englos où les vergers ouverts au public et les espaces nature sont autant d’îlots de convivialité.
- L’église est ouverte sur demande pour des visites privées ou en groupe. Renseignez-vous auprès de la mairie : Tél : 03 20 50 43 73 ou consultez le site de la mairie pour plus d’informations pratiques.
- Ne manquez pas les concerts régulièrement organisés dans la petite église, ainsi que le troc des plantes des Weppes qui réunit jardiniers amateurs et confirmés autour de plants, graines, boutures et conseils.
2 Commentaires
Céline
Votre article est passionnant. Je connais Englos que par son centre commercial. Merci de nous faire découvrir ce patrimoine.
Céline
Isabelle Duvivier
Merci beaucoup Céline, c’est très gentil. Je vous invite vraiment à découvrir cet endroit au coeur d’un village magnifique.