Nous partons découvrir le truculent gal de Gauchin-le-Gal ou Gauchin-Légal. Ses déambulations nocturnes ont donné si longtemps des sueurs froides aux maris trompés et aux épouses infidèles… Le savoir ainsi solidement enchaîné depuis une centaine d’années est une belle délivrance. Et une curiosité pour cette petite localité de l’Artois. Ce curieux grès fait en effet partie des nombreuses pierres insolites de notre région dont l’origine fait aujourd’hui encore débat.

Profitez-en aussi pour grimper – littéralement – jusqu’à la Table des Fées sur les hauteurs de Fresnicourt-le-Dolmen. Visiter le magnifique château d’Olhain encore entouré de douves ou faire une jolie halte au pittoresque gué du moulin de Caucourt.

Les péripéties nocturnes d’un boulet tapageur

C’est l’histoire d’une sorte de gros boulet de pierre, de taille respectable, solidement enchaîné aujourd’hui sur la place. Car ce galet est d’humeur taquine lorsqu’il s’agit de réveiller en pleine nuit les villageois endormis. Le voici qui déambule avec bruit et fracas dans les rues, en quête de la maison d’un mari trompé. Après avoir tapé tant et si bien, il s’endort alors sagement sur le seuil jusqu’au matin… Au vu et au su de tous ! Vous comprendrez aisément que cela ne plaît pas à tout le monde… Les années passèrent jusqu’à la Grande Guerre où notre Gal s’échappe à nouveau et le voici reprenant ses pérégrinations nocturnes. Fût-il libéré par un soldat éconduit ? Par des écoliers malicieux ? Toujours est-il qu’un officier américain, un certain Henry Selden Bacon, décida en 1925 d’arrimer solidement cette pierre de vertu pour la paix de tous.

Quand le diable s’en mêle

Gauchin-Légal se situe sur le tracé de la fameuse chaussée Brunehaut menant d’Arras à Thérouanne, l’actuelle D 341. Ces grandes chaussées font l’objet d’un nombre impressionnant de légendes. Des légendes souvent alimentées par la présence de mégalithes à proximité comme ici, le dolmen de Fresnicourt. C’est également le cas des pierres jumelles d’Ascq ou la pierre Brunehaut d’Hollain en Belgique. Et le diable n’est souvent pas loin. Le voici installé tout en haut de la cathédrale de Thérouanne, bien décidé à tracer la chaussée d’un jet de pierre. Malheureusement, le gal heurte les hauteurs de Gauchin et roule au beau milieu du village. Les Gauchinois inquiets de voir le malin recommencer s’en emparent et l’enchainent.

En 1888, la revue des Traditions Populaires fait effectivement état des bruyantes cavalcades nocturnes. Mais elle en parlant de mauvais présage. Lorsque la pierre venait frapper avec insistance à la porte d’une maison, elle annonçait mort ou malheur. On la retrouvait le lendemain parfaitement immobile sur la place du village. Une fois encore la solution trouvée fut d’attacher cette pierre du diable à la borne. Mais que sait-on vraiment sur l’origine du gal ?

Le gal de Gauchin : pierre d’infamie, pierre de jugement, pierre funéraire ou simple facétie ?

photo du gal de Gauchin prise en 1899Un article d’Adrien de Mortillet paru en juillet 1899 dans le Bulletin d’anthropologie de Paris évoque trois histoires. Il en fait également une description intéressante : « Il affecte la forme d’un galet légèrement cylindrique, arrondi aux deux extrémités ; de plus, il est poli et usé par le frottement. Son poids est exactement de 132,5 kg. Sa longueur est de 0 m 56, et son plus grand diamètre, de 0m43. Il est enchaîné à une borne de forme carrée, haute de 0 m 54 et large de 0m42. La chaîne qui relie ces deux curieuses pierres mesure 1 m 08 et les chaînons sont de 0m07. Cette chaîne est fortement oxydée et paraît très ancienne, ses extrémités sont fixées aux deux pierres au moyen de deux crochets en forme d’U par un scellement en plomb. On remarque sur le Gai une petite croix gravée en creux près du scellement.« 

Voici les 3 récits recueillis : « Au Moyen Age, dans une lutte entre deux seigneurs, l’un aurait été fait prisonnier et pour perpétuer ce souvenir, on aurait planté la borne représentant le vainqueur et enchaîné le Gai personnifiant le vaincu. Le second peu différent du précédent précise que le seigneur vaincu aurait été exposé publiquement, attaché à un poteau sur lequel il serait mort ; de là, la petite croix que l’on remarque sur le Gai. » Enfin, la 3ème est celle des maris trompés réveillés par le vacarme du gal à leurs portes. L’auteur ajoutant que « Il est probable que des loustics, comme on en trouve dans tous les villages, allaient, la nuit, porter le grès à la porte des femmes dont la fidélité laissait à désirer.« .

Un gré ovoïde parfaitement poli et une surface aplanie mais pour quoi faire ?

Ce témoignage ouvre quelques pistes pour essayer d’en savoir plus sur ce mystérieux galet qui fait toujours tant parler de lui. La photo qui l’accompagne nous montre une borne plus haute qu’elle n’est aujourd’hui, avec un orifice bien distinct sur l’une des faces. Mais, plus important, elle met en évidence un gal encore entier et non « coupé » à la base. Cette singularité semble n’apparaître qu’au début du XXe siècle. Pourquoi cette modification ? Une chose est certaine, le soin apporté au polissage du gal (et non à la borne) indique un usage très spécifique. La forme ovoïdale exclut en tout cas un usage primitif comme boulet même de catapulte. Le polissage minutieux, celui d’un poids public.

Le gal de Gauchin serait-il une ancienne pierre branlante ?

vue ancienne d'un groupe de femmes sur la pierre branlante de la Verrie en VendéeLa propension à désigner les femmes infidèles pourrait-elle rattacher le gal de Gauchin aux pierres branlantes ou pierres tournantes, à l’image des men dogan bretons, littéralement pierre au cocu ? Certes, ces rochers naturels ou ces mégalithes sont en général de très grandes tailles et pèsent plusieurs tonnes. En revanche, il existe beaucoup d’autres exemples de pierres possédant la même réputation d’ordalie quant à l’honnêteté conjugale d’une épouse ou d’une promise. Qu’on doive les pousser du doigt ou s’y asseoir, qu’elle doive rester immobile ou tourner … La sentence tombe pour l’époux, la mariée ou la promise. Le gal pouvait-il alors pivoter, bouger  ou par sa forme osciller comme une bascule ? Était-il en équilibre sur le socle ? Un équilibre si ténu qu’il compromettait trop facilement la réputation des Gauchinoises ? Le scier à la base remédiait ainsi efficacement à la chose…

Et que penser de l’expression qui dit « Si t’es mat’ d’et fem’ assit’te su ch’gal », traduisez si tu en as assez de ta femme, assis-toi sur le gal. Imaginez maintenant le gal placé à la verticale sur le socle, socle un peu plus haut autrefois… L’ensemble (1m10 env.) devient alors bien plus coquin et suggestif. A-t-il été l’objet d’une coutume polissonne à l’image de la pierre de Dessus-Bise de Sars-Poterie dans l’Avesnois ?

Une pierre en place publique

le gal se situe sur la place de Gauchin-LégalLe poids conséquent du grès (132 kg), la présence d’une chaîne, d’une petite croix gravée (effectivement visible sur des photos anciennes), sa présence sur la place du village et de l’église, tous ces éléments peuvent faire penser à une pierre de justice ou de châtiment. Moins une pierre destinée à être portée en expiation de la faute qu’à servir de « pilori ». Reste que nul ne sait si la pierre se trouvait à l’origine sur la place. Certaines sources parlent de champs ou d’un tumulus. Enfin, en se référant au « vacarme » lié au gal, pourrait-il être l’écho des charivaris qui donnaient lieu à des actes punitifs ou licencieux envers les personnes suspectées de ne pas respecter les valeurs de la communauté ?

Le grès de Gauchin est-il un ancien oeuf funéraire gallo-romain ?

les deux pierres ovoides encastrées dans la grille du cimetière d'Ostergnies
les deux pierres ovoïdes encastrées dans la grille du cimetière d’Ostergnies

Enfin, pour être tout à fait complet, la forme d’œuf du gal de Gauchin fait également beaucoup penser aux pierres ovoïdes et pierres coniques. Elles sont présentes un peu partout en France, mais aussi dans notre région : Boulogne-sur-Mer, Bavay, Bérelles, Recquignies ou encore d’Ostergnies. Fait singulier, pour les plus anciennes, elles sont étroitement liées à des sites gallo-romains (grandes chaussées, sanctuaires, temples…). Des sites abandonnés ou christianisés notamment par une église ou d’un cimetière. Sculptées ou lisses, isolées ou en groupe, posées sur une stèle ou contenues dans une cavité en terre, gravées d’une inscription ou d’une croix plus tardivement… Elles semblent toutes avoir une fonction funéraire primitive. La symbolique de l’oeuf dans la religion chrétienne (résurrection, vie éternelle…),  prolonge leur utilisation jusqu’aux époques plus récentes. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de reparler bientôt de ces pierres singulières. 

Toutes ces hypothèses ne s’excluent d’ailleurs pas entre elles. Combien de mégalithes, de bornes ont fini en empierrage de chemins, boute-roue, banc, pont agricole, socle de calvaire ? Combien de châteaux, couvents, abbayes ont servi de carrières ? La pierre taillée était une ressource recyclable, « prête à l’emploi » immédiatement et économiquement disponible. Le mégalithe du Fresnicourt-le-Dolmen en sait quelque chose…


NORD DÉCOUVERTE | A VOIR ÉGALEMENT A PROXIMITÉ DU GAL DE GAUCHIN-LÉGAL

Notre endroit coup de coeur

cascade du bief du moulin à eau de Caucourt

L’Artois regorge d’endroits insolites et bourrés de charme. Nous en avons sélectionnés quelques-uns tout autour du gal de Gauchin pour poursuivre votre visite. À commencer par le pittoresque gué du moulin de Caucourt, un des tout derniers du Pas-de-Calais. Un endroit bucolique et reposant à souhait avec la cascade du bief du vieux moulin à eau du XVIIIe siècle. Il restera en activité jusqu’en 1945. Et si vous cherchez une halte gourmande, la Taverne du Moulin, installée dans l’ancien moulin, est le lieu idéal. Adresse : 13 rue du Moulin, 62150 Caucourt – Tél. 03 21 59 01 57

vue du château d'Olhain entouré de douvesFilez jusqu’à la Table des Fées par la jolie D 57 qui grimpe et serpente comme une route de montagne. Elle vous mène jusqu’à un mégalithe malmené par le temps mais qui fut un des sites néolithiques parmi les plus importants de la région. Accès libre – Localisation: rue du Dolmen, 62150 Fresnicourt-le-Dolmen

Tout à côté, ne manquez pas également le château d’Olhain. Cette magnifique forteresse est un des rares exemples dans notre région d’architecture médiévale (XIIIe-XVe) aussi bien conservée. Encore entourée de douves, elle a conservé son organisation primitive avec sa basse-cour d’origine et la partie habitation accessible par un pont-levis. Accès payant – Château d’Olhain, 19 Rue Léo Lagrange, Hameau d’Olhain, 62150 Fresnicourt-le-Dolmen –  Plus d’infos sur le site du château.